Acquisition des collections numériques: retour sur un passage en force

Au cours du mois de juin la question des collections numériques a perturbé la direction des collections. Passant outre les recommandations et critiques émises par le personnel et par le Conseil scientifique, elle s’est repliée dans une position intransigeante. De cet épisode consternant nous tirons ici quelques enseignements.

Conseil scientifique du 7 juin : la Direction des Collections mise en échec

Le Directeur du Département Sciences & Techniques s’était vu confier la mission de proposer une évolution de la politique documentaire de son département. Elle devait prendre en compte la part croissante de l’offre numérique dans la production éditoriale et la nécessité pour la BnF de constituer une collection numérique de référence. Il devait présenter ses conclusions au Conseil scientifique (CS) pour inaugurer une nouvelle doctrine à laquelle l’ensemble de la DCO devrait se conformer. Pour ce faire il a commis un document intitulé  Propositions pour une rénovation de la politique documentaire de la BnF en Sciences et techniques : vers une bibliothèque patrimoniale et numérique au service des communautés nationales de recherche [nb : Disponible en lecture publique sur la base de production du département Sciences et techniques (BnF-ADM-2011-040457-01)].
Le directeur du département a résumé sa politique sans ambages : « Il s’agit de faire le choix volontaire, déterminant et irréversible d’une dématérialisation massive des collections »[nb : Ibid. p.4]. Voilà qui permet de prendre la mesure des postulats de la direction des collections : la notion de collection imprimée est désormais obsolète, le papier étant voué à disparaître. La bibliothèque ne se distingue plus par la qualité de son fonds, par la cohérence de son organisation et de sa valorisation mais par les services qu’elle offre dans un univers concurrentiel (en premier lieu l’accès distant).

Un rapport largement critiqué

Le président du CS, Roger Chartier a émis immédiatement deux remarques sur la méthodologie défaillante de ce rapport auquel manquent au moins une analyse sociologique des pratiques des chercheurs en sciences ainsi qu’une enquête approfondie auprès des usagers de la bibliothèque. Sur ce, les élus du personnel sont intervenus pour dénoncer les mêmes lacunes et contester certaines orientations, particulièrement inquiétantes à leurs yeux :

  en démontrant que les options choisies par la direction n’étaient pas articulées avec d’autres études menées au sein de la bibliothèque : rénovation de la charte

documentaire, groupe de travail sur les acquisitions, etc. (Les élus ont souligné que le Rapport sur la documentation électronique à la BnF rédigé par la DCO n’était pas même cité) ;

en remarquant que ce document ne s’appuyait sur aucun bilan des pratiques en cours au sein du
Département Sciences et Techniques et que les remarques émises par les personnels de ce département étaient ignorées ;

en affirmant qu’il ne parvenait pas à articuler les missions de la BnF avec les évolutions du paysage éditorial ni à inscrire ses orientations dans le paysage documentaire national.

Les élus du personnel ont démontré que ce texte proposait deux évolutions de fond, la notion de service primant sur la notion de collection (avec comme conséquence la prépondérance de l’accès sur la pérennité des collections), l’offre commerciale prenant le pas sur la politique documentaire. Ils ont mis en avant le déséquilibre généralisé introduit par ce rapport. Son exaltation des notions de « risque » ou de « pari », relève moins de la bibliothéconomie que de l’idéologie libérale : déséquilibre entre les supports (le choix de l’électronique contre le papier), les publics (les chercheurs de haut niveau contre les étudiants et le grand public), les disciplines (les disciplines fondamentales contre la philosophie et la sociologie des sciences.). Déséquilibres qui menacent à terme les missions fondamentales de la BnF : missions patrimoniales et leur permanence historique, ouverture à une pluralité de publics représentatifs de la nation toute entière, dimension encyclopédique des collections.
Ces arguments partagés par de nombreux autres intervenants ont pu faire autorité, le directeur des collections, pragmatique, a conclut en disant que ce texte devait subir de nécessaires amendements à la lumière du débat.

Unis, les élus du personnel argumentent avec pertinence

Nos élus ont pu faire valoir leurs arguments dans des conditions rendues difficiles suite à des manoeuvres dilatoires [nb : Les experts nommés par la FSU et la CFDT se sont vus refuser l’accès au Conseil scientifique par le DdRH sans raison valable.]. Toutefois, dès le 8 juin, la direction rend compte de manière surprenante ce CS. Très vite en effet le directeur du département Sciences et techniques a osé prétendre « que le document a été très bien reçu puisque tous les intervenants ont souligné son intérêt et sa qualité, tous étant favorables au rapport et aux propositions y figurant », non content d’ajouter que « les options du rapport se trouvant validées, [il] rencontrera très prochainement le directeur des collections afin de discuter de la mise en oeuvre de ces propositions »  [nb : Compte-rendu de la réunion d’encadrement du département Sciences et technique du 9 juin 2011.]. Cela inaugurait une propagande relayée à tous les niveaux de la DCO.

Pourquoi une telle obstination ?

Une politique de réduction des coûts passe avant tout par la suppression du livre, vil objet archaïque

Il est évident que le Conseil scientifique revêtait une forte valeur symbolique pour une direction en quête de légitimité. Fortement déstabilisée, elle a réagi dans la plus grande confusion. On la comprend d’autant mieux qu’elle avait déjà pris la décision d’annoncer, le 14 juin, aux correspondants périodiques de la DCO qu’en vertu des orientations prétendument validées par le CS les budgets seraient désormais strictement fléchés entre électronique et papier et que le CTP du 17 juin devait se prononcer sur l’avenant au contrat de performance dont la partie réservée aux collections numériques reprenait les arguments retoqués par le CS. Dépossédée de la maîtrise du débat, elle a donc tenté d’étouffer la réflexion fructueuse initiée par le CS dans une série de manoeuvres de diversion.

Déqualification

Nous affirmons aujourd’hui que la DCO n’appréhende la question des collections numériques que sous l’angle comptable des économies d’effectifs qu’elles lui permettront de réaliser. Aux collègues qui soulignent les conséquences de ces choix à très court terme sur les pratiques professionnelles, le Directeur des Collections répond froidement qu’il n’y a pas de plan caché.
La recherche de contrat avec les éditeurs ou la pratique des commandes automatiques par profil, réduisent considérablement les responsabilités des acquéreurs. Pour les catalogueurs, il s’agira d’avantage de s’attacher au
versement de notices dans le catalogue qu’à un traitement documentaire rigoureux permettant de signaler et de valoriser nos collections. Quant aux magasiniers, dont on dit en T2-N7 qu’ils seront bientôt « numériques », il y a fort à parier que leur travail sera de plus en plus axé sur le service public, la charge de travail interne allant diminuant, particulièrement pour ceux affectés à la gestion des périodiques imprimés.

Au lieu de voir dans le numérique la matière d’un profond enrichissement des collections et des pratiques professionnelles, la question de l’acquisition des collections numériques ne restera, pour elle, qu’un moyen permettant de rendre encore plus difficile l’accomplissement de nos missions de service public.

 
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Classé dans Actualité & Information, Bulletin d'information syndical

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