Les caprices de l’évaluation

Le contrat de travail : un compromis dangereux

Le contrat de travail crée un lien de subordination hiérarchique entre employeur et employé, mais, étrangement, aucun texte de loi ne définit ce contrat de travail ; seule la jurisprudence permet d’en tracer le contour : une convention mutuelle par laquelle une personne physique s’engage à mettre son activité à la disposition d’une autre personne, physique ou morale, sous la subordination de laquelle elle se place, moyennant une rémunération.

Mais, du Contrat originel, au Contrat à Durée Déterminée (CDD), devenu aujourd’hui la forme la plus courante, la situation du salarié n’a cessé de se dégrader. Il faut en effet ajouter à l’aliénation temporaire de la liberté individuelle « consentie » – mais où est le consentement quand l’estomac commande ? – les conditions de l’incertitude et de l’angoisse qui raccourcissent, voire abolissent les perspectives de vie sociale. En outre, l’autorité de l’employeur s’exerce dorénavant dans les limites fixées par un droit du travail que les refontes successives voulues par la junte patronale du MEDEF ont contribué à rendre de plus en plus impraticable et poreux.

Délivré des exigences du droit et faisant fi de que l’on nomme parfois la « dignité professionnelle », l’employeur exploite jusqu’à l’abus la force de travail, outrepassant parfois les limites de cet intime fragile: le corps. Les entreprises et les administrations publiques n’usent-elles pas depuis 20 ans du terme « ressources humaines », banalisant l’emploi de cette force à l’instar de l’énergie électrique, tirée de la combustion du charbon ou de la captivité de l’eau vive ; le corps du salarié n’a-t-il pas, alors, la même valeur, dans des contextes exceptionnellement durs mais obéissant à une même logique de production sans frein, que le minerai extrait du flanc d’une montagne ?

Cela nous avait fait écrire dans ce même bulletin, il y a quelques années, que la mécanique du camp de travail était le dispositif le plus radical du mode de production capitaliste. Là où il y a des ressources humaines, il n’y a pas d’humanité.

Le statut : un cadre devenu encombrant pour l’employeur public

Le fonctionnaire, lui, ne dépend pas – ou plus – du contrat de travail, il n’est pas soumis au Code du travail ni aux conventions collectives, et ses conditions de recrutement, de travail et de rémunération sont définies dans le cadre du « statut général », véritable obstacle à l’usage immodéré de la force de travail dans un contexte de liquidation sociale.

L’État social, état fragile de la démocratie, héritage des luttes populaires des deux siècles précédents, a vu ses contours tracés à l’issue de la seconde guerre mondiale avec le sang et la colère des victimes de la collaboration, une grande partie de la bourgeoisie industrielle et financière ayant été alors contrainte de faire des concessions, renonçant aux prétentions de l’arrogance.

Mais 70 ans après, le souvenir d’une guerre menée par le fascisme contre « l’espèce humaine » et pour l’avènement d’une économie matérialiste réduisant à la servilité les corps parfaitement réifiés, s’est progressivement effacé sous l’effet conjugué du spectacle, de la consommation et de la fausse joie du renoncement. Pour l’employeur public enfin libéré des contraintes morales imposées par les droits et les statuts des fonctionnaires, la voie est libre.

La fin de l’égalité de traitement

Cette « libération » pratique doit beaucoup au décret de 2000 autorisant la « modulation des régimes indemnitaires selon la manière de servir » ; ce texte est en effet un véritable coup de hache donné contre le principe d’égalité de traitement des agents publics. Il n’est que que de voir la manière dont vibrent aujourd’hui les chefferies de la BnF goûtant le sel de la réaction et du mépris ; encouragées comme une meute à la chasse, elles organisent la curée des « mauvais serviteurs », pointant du doigt ceux qui ne courent plus assez vite derrière les nacelles et statistiques. Derrière la modulation des indemnités se cache un autre calcul beaucoup plus dangereux visant à diviser, séparer, éloigner, en isolant grâce à la « gestion individualisée des carrières ».

L’isolement physique, lui, est déjà considérable à en croire cette collègue : tout se passe avec son ordinateur, avec biblionautes: toutes les nouvelles sont sur biblionautes, pour prendre des congés, c’est GTA, puis Lotus… On s’envoie des e-mails avec mon chef alors qu’on est à moins de 20 mètres.

L’évaluation comme nécessité de l’arbitraire

L’arbitraire règne pour que plus rien ne retienne la main de la hiérarchie. Il ne suffit pas « d’évaluer » dans un cadre ou l’absurde le dispute à l’approximatif, mais d’impliquer les agents dans un jeu dont-ils ne connaissent pas la règle, la « règle » étant qu’il n’y en a aucune, si ce n’est la liberté absolue de l’évacuateur ; liberté si brûlante que certains chefs de service peu coopératifs en refusent et en dénoncent l’usage au dam de leurs directions.

La hiérarchie peut dorénavant dire tout et son contraire dans le cadre « d’observations générales » dont le contenu, souvent infondé, frise souvent le délire.

Nous en voulons pour exemple la situation de deux agents: le premier, arrêté par son médecin s’était vu reprocher « des problèmes de santé [ayant] perturbé l’activité professionnelle ». La baisse d’activité due à l’arrêt-maladie est-elle un fait inhabituel et anormal au point qu’il faille en faire grief, ajoutant à la souffrance physique la souffrance morale et un sentiment malsain de culpabilité ?
Le second agent, s’est vu considéré incapable de « traiter de façon autonome des situations complexes et inhabituelles » en matière de « connaissance et respect des règles d’hygiène et de sécurité » et dépourvu de « carapaces rédactionnelles ». Ce dernier ne rédige pourtant jamais rien mais a signalé qu’une machine de son atelier risquait de blesser quelqu’un, obtenant qu’elle soit équipée de protections en mousse.

Dans le premier cas le syndicat a obtenu la révision du vocabulaire des observations, dans l’autre, rien n’y a fait, le chef de service reconnaissant « la difficulté de l’exercice de l’entretien professionnel » mais laissant in fine à l’agent des « marges de progrès »; cela équivaudrait, si l’on évaluait les animaux à la manière de La Fontaine, non pas d’encourager la tortue à courir aussi vite que le lièvre, mais le lièvre à courir deux fois plus vite, ou, plus absurde encore, la cigale à tenir dans son bec un fromage.

Un projet réactionnaire

Évaluer, comparer, dénigrer, blesser, abaisser, opposer, dresser, peut aussi détruire. L’administration publique, qui poursuit méthodiquement la mise en oeuvre de la gestion arbitraire des agents et tire parti de « l’intranquillité » permanente dans laquelle elle les plonge, ne se fait pas à ce titre d’illusions : elle vient de proposer aux syndicats une réunion consacrée aux risques psychosociaux.

Véritable visite commentée dans les ruines de la vie professionnelle, l’accord interprofessionnel sur le harcèlement et la violence au travail du 26 mars 2010 ne reconnaît-il pas que « le harcèlement ne suppose plus nécessairement l’intention de nuire d’un individu mais que l’environnement de travail puisse en être en fait générateur notamment, à travers un style managérial – le budget management est en hausse à la BnF – pouvant mener les collaborateurs à des extrêmes tels que burn-out, dépression, suicide ? ».

L’économie pratique des ressources humaines n’aime rien tant, vous l’aurez compris, que le paysage social en ruine dû à l’abaissement moral : on ne travaille jamais aussi bien que dans le théâtre de la résignation. C’est même une recette libérale bien gardée que celle de la production amputée de toute idée de progrès. Absurde du point de vue humain, mais formidable quant au bénéfice insolent qui peut en être retiré.

 

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Actualité & Information, Bulletin d'information syndical, Hygiène et sécurité, société

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s