Le charme discret du népotisme

La possibilité d’embaucher sur des contrats de type « établissement » correspond à une situation originelle particulière de l’établissement public, à savoir la présence de filières professionnelles dont les tâches ne trouvent pas d’équivalent dans les corps de la fonction publique. Ce sont donc environ 500 emplois de contractuels à durée indéterminée qui devraient correspondre à des besoins exceptionnels. Mais la géographie souvent fictive propre à la nomenclature de la bibliothèque ne laisse nulle part apparaître le tracé sinueux et opaque du népotisme.

Si un certain nombre de nos collègues, dont les qualités professionnelles particulières ne peuvent être reconnues et sanctionnées comme telles dans le cadre de référence statutaire, bénéficient de ce type de disposition, il relève du secret de Polichinelle que beaucoup de ces contrats ne sont pas attribués à de scrupuleux spécialistes mais souvent offerts, à la Jean Sarkozy, à de jeunes ou moins jeunes gens bien nés, touristes de la vie bourgeoise, déçus des grandes ou des petites écoles et qui viennent discrètement se nourrir « sur la bête » – elle est encore assez grasse – quand d’autres, bons pour la corvée, jamais titularisés, poussent de plus en plus désespérément leur roue dans la nuit du socle pour un salaire de 450 euros mensuels.

Le délicat vernis de la bibliothèque se craquelle quand la direction, saisie de demandes émanant des syndicats souhaitant voir des agents, contractuels sur crédits de vacation maintenus depuis des années dans des situations moralement indignes, bénéficier de ce type dedisposition, jure ses grands dieux que l’attribution des
« contrats établissement » fait systématiquement l’objet dune publicité et que le cadre de recrutement
est aussi transparent qu’équitable.

A la fin du dernier Comité Technique Paritaire, dans une atmosphère où le malaise le disputait à l’ironie du côté d’une administration faisant face à la colère et l’indignation des représentants syndicaux, la FSU est intervenue pour dénoncer ce qui constitue clairement une forme inacceptable et récurrente de népotisme et rappeler son exigence de voir attribuée une part significative de ces contrats à des personnels cumulant des années d’ancienneté dans la précarité. Cela avait été ébauché à l’issue du dernier conflit social mené en 2005 par les vacataires en Haut de Jardin quand, pour une courte période, les contractuels sur crédit ayant 15 ans d’ancienneté s’étaient vus proposer un CDI, l’administration refermant vite la porte à peine ouverte sur un peu de justice sociale pour éviter tout effet d’entraînement.

Enfin, et s’il faut finir par le tragique et l’absurde, l’auteur de ces lignes se souvient de la situation d’un vacataire qui, après des années de lutte solitaire et acharnée pour la reconnaissance de sa dignité professionnelle, devenu désespéré, dépressif, était enfin parvenu à franchir la porte du « saint des saints », à savoir le bureau de la précédente directrice générale. Après avoir menacé de mettre fin à ses jours, il avait obtenu d’Agnès Saal un de ces contrats « établissement » attribués à d’autres comme de l’argent de poche. Vous aurez peut-être du mal à le croire, mais ce collègue, pour qui le sens moral importait davantage que l’aumône, avait alors refusé l’offre directoriale provoquant la stupeur de son interlocutrice.

Le droit de refuser les passe-droits constitue un enjeu de premier ordre pour nous. Il faut mettre fin au népotisme et exiger ensemble la reconnaissance du droit à la dignité professionnelle pour des dizaines de collègues privés, hors recrutements aléatoires où règne l’arbitraire, à toute perspective d’intégration dans la fonction publique. C’est là le sens du combat qui est le nôtre pour la défense des agents contractuels. Il ne pourra être gagné que lorsqu’un rapport de force solidaire permettra de placer l’administration devant ses responsabilités : reconnaître que les agents sur crédits ne sont pas les auteurs de leur précarité et qu’après avoir exploité pendant des années une force de travail vulnérable dans des conditions le plus souvent indignes d’une bibliothèque « d’un genre nouveau » il serait juste d’offrir à ces collègues, dont certains ont passé la quarantaine, un cadre professionnel normal.

Advertisements

1 commentaire

Classé dans Actualité & Information, Actualité dans les bibliothèques

Une réponse à “Le charme discret du népotisme

  1. joan

    Effectivement…
    Histoire vécue (mais abrégée, car il y aurait un roman à faire sur le règne du mépris et les magouilles de la direction) d’un concours Sapin à la BNF Tolbiac: entretien bidon devant un jury , et au final, un grand nombre de « fils et filles de » , c’est à dire de parents d’employés de la BNF ou de pistonnés divers et variés, titularisés (dont certains en activité depuis à peine un an) au détriment de vacataires ayant plus d’ancienneté…
    Honte et malédiction à la BNF !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s