René Char, l’abandon d’un don

Nous publions trois articles relatant la polémique autour du don du fond René Char, à la bibliothèque Jacques Doucet , par la compagne de l’auteur Anne Reinbold. Sans commentaires…

René Char, l’abandon d’un don
Enchères. La bibliothèque Doucet n’a jamais récupéré le legs de la compagne du poète.
VINCENT NOCE – QUOTIDIEN : jeudi 20 décembre 2007
http://www.liberation.fr/culture/299197.FR.php
Le succès de la dispersion d’une collection René Char par l’étude Renaud-Giquello à Drouot, le 5 décembre, cache une réalité moins reluisante. Jamais ces «aphorismes» et «dialogues», cette suite de manuscrits, livres rares, lettres, dessins, aquarelles ou gravures n’auraient dû être mis à l’encan : ils avaient été donnés par la compagne du poète, disparu en 1988, à la bibliothèque littéraire Jacques-Doucet. «Cette vente est l’histoire d’un don dédaigné» : Anne Favre-Reinbold avait écrit un texte liminaire destiné au catalogue, finalement abandonné par pudeur. Elle a bien voulu nous en confier le récit.

Fin 2000, elle a offert, sans contrepartie, la totalité des archives accumulées durant les vingt ans partagés à l’Isle-sur-la-Sorgue. Le don «est accepté avec reconnaissance» par cette bibliothèque prestigieuse qui dépend de l’université de Paris. Elle est reçue par un directeur, Yves Peyré, charmant et mondain. Mais il n’ira jamais la voir.

Listes. Anne Reinbold attend une aide pour inventorier cette masse, d’autant qu’elle redoute un peu l’émotion de cette plongée. Rien ne vient. Elle finit par s’y mettre, dressant des listes, dont chaque feuillet sera signé par le directeur, sans voir aucun document. Elle empaquette tout. En novembre, onze mois après son offre, elle reçoit un courrier d’acceptation, dans lequel le recteur, René Blanchet, la remercie de son «précieux concours», lui assurant que, comme requis, sa collection «ne sera jamais divisée, ni séparée de la bibliothèque Doucet». «La bibliothèque est objectivement enrichie et Char ne peut qu’y gagner», s’enthousiasme Yves Peyré, quelques jours plus tard. Mais personne ne vient prendre livraison des cartons. Yves Peyré semble toujours débordé. «Tout a été réglé concernant votre donation, il ne s’agit que de prendre possession au mieux des documents» , écrit-il en juillet 2002.

Bobards. Sans nouvelles, cet été, elle rouvre les cartons, et remet les ouvrages en place. Elle en avertit la bibliothèque. En mars 2003, le directeur la prie de tout remettre en caisses. Ce qu’elle fait. Le 8 avril, il promet le transport pour septembre. Toujours rien. On lui raconte des bobards, allant jusqu’à lui parler d’un transporteur qui ne s’est jamais manifesté. Finalement, plus personne ne répondra à ses appels ou courriers. Lassée de tant d’ «impéritie des institutions», elle se résigne à une vente, qui rapportera plus de 500 000 euros. «Il s’agissait d’un ensemble particulièrement cohérent», se désole-t-elle. On pouvait y retrouver le parcours du poète, de la notule jetée à l’aube, reformulée en carte postale, jusqu’aux épreuves corrigées. Une eau-forte de Giacometti accompagne une édition originale de Poème des deux années, avec cet envoi : «Pour Anne, des années que les dieux n’ont pas compté pour nous, R.»

Archives Char, le gâchis
LE MONDE | 24.12.07 | 18h24 • Mis à jour le 24.12.07 | 18h24
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3246,36-992962,0.html?xtor=RSS-3246

Les bibliothèques françaises sont-elles si riches qu’elles puissent se priver de joyaux ? La vente aux enchères, mercredi 5 décembre, par l’étude Renaud-Gicquelo, d’une collection René Char invite à se poser la question. En effet, ces études, lettres, manuscrits enrichis, dessins, gravures et autres livres d’art, partis pour une valeur totale de 500 000 euros, avaient été donnés, il y a six ans, par Anne Reinbold, ancienne compagne du poète, à la bibliothèque Jacques-Doucet. Une incroyable succession d’erreurs de l’institution littéraire a abouti à ce que les amoureux du poète, mort en 1988, considèrent comme une perte majeure.

A la fin de l’année 2000, Anne Reinbold, qui a partagé la vie du poète entre 1965 et 1985, à L’Ile-sur-la-Sorgue (Vaucluse), éprouve le désir de faire don de ses archives. Elle contacte la bibliothèque Jacques-Doucet, qui dispose déjà d’un fonds dédié au poète. L’enrichir ne pourra que servir les chercheurs. Son directeur, Yves Peyré, futur président du comité de célébration du centenaire de la naissance de René Char, manifeste son enthousiasme.

En février 2001, la bibliothèque envoie une chercheuse afin de participer à l’inventaire. L’opération achevée, Anne Reinbold procède à l’emballage de l’ensemble, puis avertit l’institution. Quelques mois passent, émaillés d’appels téléphoniques et de rencontres à Paris. En novembre et décembre, la donatrice finit par recevoir de la chancellerie des universités – dont dépend le fonds – et de la bibliothèque Doucet des lettres de remerciement. Elle attend donc que l’université vienne prendre possession des archives.

L’opération est évidemment essentielle. Pour Anne Reinbold, qui a vécu depuis 1985 avec ces documents, il y va de son équilibre personnel. « La mémoire tue parfois la vie », confie-t-elle. Pour la bibliothèque, il importe d’achever le don. Faute de déclaration devant notaire, celui-ci n’est réel qu’une fois matérialisé.

Or l’université ne donne pas signe de vie. En juillet 2002, Yves Peyré s’excuse pour le retard et demande de reprendre le processus. Anne Reinbold répond que les caisses occupaient une pièce de la maison dans des conditions précaires, qu’elle a donc tout rangé. Elle attend des nouvelles. Celles-ci arrivent cette fois en mars 2003 : Yves Peyré lui assure que la bibliothèque est enfin prête et demande de « tout mettre en caisses ». Anne Reinbold propose alors d' »arrêter une date » pour septembre. Elle ne sera plus contactée. S’estimant « traitée de manière inacceptable » , elle décide, début 2007, de vendre l’ensemble. La nouvelle conservatrice de la bibliothèque Doucet tente bien, en septembre, d’infléchir sa décision. En vain.

Reste à expliquer l’inexplicable. Promu conservateur de la prestigieuse bibliothèque Sainte-Geneviève, Yves Peyré invoque la négligence d' »un transporteur » qui « n’a pas fait son travail » . Aucun document ne semble pourtant attester d’une quelconque mission de transport. M. Peyré assure aussi n’avoir jamais reçu de réponses à ses diverses relances. Deux lettres attestent du contraire. Autant dire que si Anne Reinbold se sent aujourd’hui « libérée », le « poids » a changé d’épaules et pèse désormais sur la bibliothèque et sur l’université.

Nathaniel Herzberg
Article paru dans l’édition du 25.12.07.

La donation pulvérisée de René Char
Polémique . Yves Peyré tente de renvoyer la faute à la compagne du poète.
V.N. – QUOTIDIEN : vendredi 21 décembre 2007
http://www.liberation.fr/culture/299463.FR.php

Suite au récit, paru hier dans Libération, de la compagne de René Char, révélant comment elle s’était résignée à mettre en vente à Drouot les archives de vingt années de vie commune avec le poète, après les avoir offertes en vain à la bibliothèque littéraire Jacques-Doucet, la ministre de la Culture Christine Albanel a exprimé son émotion en «déplorant cette perte pour le patrimoine». Le ministère de l’Education, qui a la tutelle de cette bibliothèque de l’Université de Paris, n’avait cependant pas réagi hier.

Contacté avant la parution de l’article, l’ancien directeur de Doucet s’explique aujourd’hui, en confirmant que cette donation avait été, en 2001, «facilement acceptée». Déménagé depuis à la bibliothèque Sainte-Geneviève, Yves Peyré souligne qu’une de ses collaboratrices est allée aider Anne Reinbold à inventorier ce fonds d’archives. Le fait n’est pas contesté, même si apparemment cette assistance a tourné court.

Yves Peyré reporte son échec sur l’imprévoyance d’un chauffeur-livreur qui aurait «oublié» d’aller chercher les cartons. Contrariée, et «amplifiant» cet incident au-delà du raisonnable, Anne Reinbold aurait alors annoncé que ses projets «étaient changés et défait les cartons». En dépit de «trois à quatre lettres envoyées en 2002 et en 2003 pour dissiper le malentendu et reprendre le fil d’une donation qui était précieuse», Yves Peyré assure n’avoir «pas une seule fois obtenu de réponse».

L’intéressé, qui n’est pas très sûr du nombre de courriers et se trompe de plusieurs années sur les dates, a dû garder une mémoire embrouillée des événements. Libération dispose d’une copie des courriers envoyés pendant des années par Anne Reinbold afin de concrétiser sa donation, et des réponses espacées, cavalières et dilatoires, du directeur de la bibliothèque, qui se plaint constamment d’être débordé dans son travail. Il a raison néanmoins de juger «cette histoire aussi triste que curieuse dans ses développements».

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1 commentaire

Classé dans Actualité & Information, Actualité dans les bibliothèques

Une réponse à “René Char, l’abandon d’un don

  1. yanovitch

    Ce n’est pas la première mise en cause, pour Yves Peyré, dans le cadre de la perte d’un don. Cette fois-ci, la polémique remonte à 1997 et concerne le fonds Cioran.

    L’Emil(e) et les deux Simone

    http://pucesdevanves.typepad.com/le_collectif_des_puces_de/2006/02/lemile_et_les_d.html

    Simone Boué est morte en 1997, soit deux ans après Emil Cioran dont elle partageait la vie. De leur vivant, elle avait fait don des papiers de l’illustre écrivain à l’université de Paris, étant entendu que ceux-ci seraient affectés à la bibliothèque littéraire Jacques-Doucet, très riche fonds d’archives.

    Des années passent, jusqu’à ce qu’un catalogue de l’étude Wapler, commissaire-priseur à Paris, annonce pour le 2 décembre 2005 dans la salle 7 à l’hôtel Drouot une vente particulièrement attrayante de manuscrits littéraires. Parmi ceux-ci, Cioran : et rien moins que douze cahiers contenant cinq versions de son chef-d’oeuvre, De l’inconvénient d’être né, dix-huit cahiers constituant son journal intime et intellectuel, quatre cahiers de travail qui ont donné Ecartèlement, trois autres dans les pages desquelles est né Aveux et anathèmes… Estimation : entre 120000 et 150000 euros. Mais deux heures avant le début des enchères, la cour d’appel suspend la vente du lot Cioran. La chancellerie des universités de Paris s’estime propriétaire de ces cahiers dont elle vient de découvrir l’existence dans La Gazette de Drouot, alertée par Yannick Guillou, l’éditeur de Cioran chez Gallimard. Sauf qu’ils ont déjà un propriétaire : la personne qui les a vraiment découverts (selon le principe juridique bien établi : le découvreur d’un trésor est son inventeur et donc son propriétaire), la deuxième Simone.

    Paris, octobre 1997. Appartement des Cioran, 21 rue de l’Odéon. Un logement modeste et exigu (deux chambres de bonne mansardées dont on a dû abattre la cloison). Sont présents Henri Boué, frère de Simone qui vient de décéder et son légataire universel, Jean-Sébastien Dupuit, directeur du Livre et de la lecture au ministère de la culture, Yannick Guillou, représentant l’éditeur Gallimard qui a un droit moral sur l’oeuvre de l’auteur, un notaire. Dans l’appartement : quelques tables, des kilims, une radiocassette, des lampes, une télévision, des éléments de cuisine… La prisée, qui tient en un peu plus de deux pages, est évaluée à 7600 euros.

    Peu après, le légataire et le commissaire-priseur font appel à une entreprise de débarras. C’est là qu’intervient Simone Baulez, une brocanteuse des puces de Montreuil, qualifiée durant les audiences judiciaires de « pucière » et de « chiffonière ». Peu lui importe. Une professionnelle en tout cas qui, lorsqu’elle travaillait pour les Domaines, débarassait près de quatre cents appartements par an. Avec son gendre et son chauffeur, elle embarque tout ce qu’elle trouve : les manuscrits (les 37 cahiers Gibert Jeune et Oxford à spirale), les papiers divers, les livres, un beau buste en plâtre non signé de Cioran (qui trouvera preneur à Drouot à 1500 euros), un bureau.

    Le poète et conservateur Yves Peyré, directeur de la bibliothèque littéraire Jacques-Doucet, n’était pas officiellement présent le jour de l’inventaire puisqu’il n’est pas mentionné sur le procès-verbal. Il s’était pourtant joint au petit groupe à la demande de M. Boué :  » C’est incompréhensible. J’y ai passé trois jours et je n’ai rien vu car il n’y avait rien de cela, ni le buste ni les cahiers. J’ai souvent dîné chez les Cioran que je connaissais bien […] Au moment de l’inventaire, j’ai évidemment fouillé partout, j’ai même soulevé des lattes du parquet. Rien. Y aurait-il eu une cache inaccessible à d’autres qu’à des déménageurs professionnels ? « . De son côté, Simone Baulez est formelle :  » Les cahiers étaient dispersés en vrac, par terre « . Jean-Sébastien Dupuit, l’envoyé du ministère de la culture sur les lieux, est formel aussi :  » Tout était très bien rangé « . Ce que confirme l’homme de Gallimard, Yannick Guillou. Alors ?

    Curieusement, l’inventaire mentionne bien des étagères mais aucun livre. Pourtant Yves Peyré reconnaît avoir emporté ce jour-là à la bibliothèque Jacques-Doucet  » un certain nombre  » de volumes dédicacés à Cioran et par lui annotés, ne laissant que des ouvrages de Cioran dont la bibliothèque possédait déjà des exemplaires, petits restes que Simone Baulez dit avoir emportés, de même qu’un carton à dessins et des tableaux qui ne figurent d’ailleurs pas davantage à l’inventaire. Autre bizarrerie : le bureau.  » Le bureau de Cioran est dans mon magasin aux puces, assure Simone. Dans l’inventaire, ils appellent ça une « commode », moi je veux bien ! C’est un Louis-Philippe facile à identifier « . A quoi Yves Peyré rétorque :  » Impossible : nous avons emporté le bureau de Cioran, il est chez nous à la bibliothèque. Tous ses amis savent bien qu’il écrivait sur une simple petite table et que le beau bureau était celui de sa compagne « . Devra-t-on lancer une enquête pour prouver qu’un écrivain demeuré à l’ère préinformatique, de surcroît assez détaché des choses d’ici-bas, peut écrire indistinctement sur deux bureaux à la fois ?

    Yannick Guillou le premier convient maintenant que sans Simone (Baulez)  » ces manuscripts seraient perdus corps et biens « . Mais comment les a-t-elle trouvés ? Cioran  » interdisait à Simone (Boué) d’entrer dans sa chambre, rappelle M. Guillou. Il a très bien pu entreposer des choses à la cave dans son dos « . L’éditeur de l’écrivain, qui a souvent dîné chez les Cioran, se souvient que la cave contenait du vin et d’autres choses indistinctes car l’électricité ne fonctionnait pas. L’inventaire est d’ailleurs très bref à ce sujet :  » Dans la cave, un lit de débarras ne méritant pas description « . Et si l’un des déménageurs, chargé de vider la cave, avait porté tout son contenu dans des cartons qu’il avait vidés sur le plancher de l’appartement au cinquième étage, ramenant ainsi à la lumière du jour les précieux manuscrits et le buste dont nul ne connaissait l’existence depuis que l’écrivain les avait planqués entre de bonnes bouteilles ?

    (Ce texte est un condensé de l’article de Pierre Assouline, Cioran bouge encore, paru dans le numéro 99 du Monde 2, 7-13 janvier 2006).

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