René Char, l’abandon d’un don
Publié par Bibliothécaire sur 18, janvier 2008
Nous publions trois articles relatant la polémique autour du don du fond René Char, à la bibliothèque Jacques Doucet , par la compagne de l’auteur Anne Reinbold. Sans commentaires…
René Char, l’abandon d’un don
Enchères. La bibliothèque Doucet n’a jamais récupéré le legs de la compagne du poète.
VINCENT NOCE - QUOTIDIEN : jeudi 20 décembre 2007
http://www.liberation.fr/culture/299197.FR.php
Le succès de la dispersion d’une collection René Char par l’étude Renaud-Giquello à Drouot, le 5 décembre, cache une réalité moins reluisante. Jamais ces «aphorismes» et «dialogues», cette suite de manuscrits, livres rares, lettres, dessins, aquarelles ou gravures n’auraient dû être mis à l’encan : ils avaient été donnés par la compagne du poète, disparu en 1988, à la bibliothèque littéraire Jacques-Doucet. «Cette vente est l’histoire d’un don dédaigné» : Anne Favre-Reinbold avait écrit un texte liminaire destiné au catalogue, finalement abandonné par pudeur. Elle a bien voulu nous en confier le récit.
Fin 2000, elle a offert, sans contrepartie, la totalité des archives accumulées durant les vingt ans partagés à l’Isle-sur-la-Sorgue. Le don «est accepté avec reconnaissance» par cette bibliothèque prestigieuse qui dépend de l’université de Paris. Elle est reçue par un directeur, Yves Peyré, charmant et mondain. Mais il n’ira jamais la voir.
Listes. Anne Reinbold attend une aide pour inventorier cette masse, d’autant qu’elle redoute un peu l’émotion de cette plongée. Rien ne vient. Elle finit par s’y mettre, dressant des listes, dont chaque feuillet sera signé par le directeur, sans voir aucun document. Elle empaquette tout. En novembre, onze mois après son offre, elle reçoit un courrier d’acceptation, dans lequel le recteur, René Blanchet, la remercie de son «précieux concours», lui assurant que, comme requis, sa collection «ne sera jamais divisée, ni séparée de la bibliothèque Doucet». «La bibliothèque est objectivement enrichie et Char ne peut qu’y gagner», s’enthousiasme Yves Peyré, quelques jours plus tard. Mais personne ne vient prendre livraison des cartons. Yves Peyré semble toujours débordé. «Tout a été réglé concernant votre donation, il ne s’agit que de prendre possession au mieux des documents» , écrit-il en juillet 2002.
Bobards. Sans nouvelles, cet été, elle rouvre les cartons, et remet les ouvrages en place. Elle en avertit la bibliothèque. En mars 2003, le directeur la prie de tout remettre en caisses. Ce qu’elle fait. Le 8 avril, il promet le transport pour septembre. Toujours rien. On lui raconte des bobards, allant jusqu’à lui parler d’un transporteur qui ne s’est jamais manifesté. Finalement, plus personne ne répondra à ses appels ou courriers. Lassée de tant d’ «impéritie des institutions», elle se résigne à une vente, qui rapportera plus de 500 000 euros. «Il s’agissait d’un ensemble particulièrement cohérent», se désole-t-elle. On pouvait y retrouver le parcours du poète, de la notule jetée à l’aube, reformulée en carte postale, jusqu’aux épreuves corrigées. Une eau-forte de Giacometti accompagne une édition originale de Poème des deux années, avec cet envoi : «Pour Anne, des années que les dieux n’ont pas compté pour nous, R.»
Archives Char, le gâchis
LE MONDE | 24.12.07 | 18h24 • Mis à jour le 24.12.07 | 18h24
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3246,36-992962,0.html?xtor=RSS-3246
Les bibliothèques françaises sont-elles si riches qu’elles puissent se priver de joyaux ? La vente aux enchères, mercredi 5 décembre, par l’étude Renaud-Gicquelo, d’une collection René Char invite à se poser la question. En effet, ces études, lettres, manuscrits enrichis, dessins, gravures et autres livres d’art, partis pour une valeur totale de 500 000 euros, avaient été donnés, il y a six ans, par Anne Reinbold, ancienne compagne du poète, à la bibliothèque Jacques-Doucet. Une incroyable succession d’erreurs de l’institution littéraire a abouti à ce que les amoureux du poète, mort en 1988, considèrent comme une perte majeure.
A la fin de l’année 2000, Anne Reinbold, qui a partagé la vie du poète entre 1965 et 1985, à L’Ile-sur-la-Sorgue (Vaucluse), éprouve le désir de faire don de ses archives. Elle contacte la bibliothèque Jacques-Doucet, qui dispose déjà d’un fonds dédié au poète. L’enrichir ne pourra que servir les chercheurs. Son directeur, Yves Peyré, futur président du comité de célébration du centenaire de la naissance de René Char, manifeste son enthousiasme.
En février 2001, la bibliothèque envoie une chercheuse afin de participer à l’inventaire. L’opération achevée, Anne Reinbold procède à l’emballage de l’ensemble, puis avertit l’institution. Quelques mois passent, émaillés d’appels téléphoniques et de rencontres à Paris. En novembre et décembre, la donatrice finit par recevoir de la chancellerie des universités - dont dépend le fonds - et de la bibliothèque Doucet des lettres de remerciement. Elle attend donc que l’université vienne prendre possession des archives.
L’opération est évidemment essentielle. Pour Anne Reinbold, qui a vécu depuis 1985 avec ces documents, il y va de son équilibre personnel. “La mémoire tue parfois la vie”, confie-t-elle. Pour la bibliothèque, il importe d’achever le don. Faute de déclaration devant notaire, celui-ci n’est réel qu’une fois matérialisé.
Or l’université ne donne pas signe de vie. En juillet 2002, Yves Peyré s’excuse pour le retard et demande de reprendre le processus. Anne Reinbold répond que les caisses occupaient une pièce de la maison dans des conditions précaires, qu’elle a donc tout rangé. Elle attend des nouvelles. Celles-ci arrivent cette fois en mars 2003 : Yves Peyré lui assure que la bibliothèque est enfin prête et demande de “tout mettre en caisses”. Anne Reinbold propose alors d’”arrêter une date” pour septembre. Elle ne sera plus contactée. S’estimant “traitée de manière inacceptable” , elle décide, début 2007, de vendre l’ensemble. La nouvelle conservatrice de la bibliothèque Doucet tente bien, en septembre, d’infléchir sa décision. En vain.
Reste à expliquer l’inexplicable. Promu conservateur de la prestigieuse bibliothèque Sainte-Geneviève, Yves Peyré invoque la négligence d’”un transporteur” qui “n’a pas fait son travail” . Aucun document ne semble pourtant attester d’une quelconque mission de transport. M. Peyré assure aussi n’avoir jamais reçu de réponses à ses diverses relances. Deux lettres attestent du contraire. Autant dire que si Anne Reinbold se sent aujourd’hui “libérée”, le “poids” a changé d’épaules et pèse désormais sur la bibliothèque et sur l’université.
Nathaniel Herzberg
Article paru dans l’édition du 25.12.07.
La donation pulvérisée de René Char
Polémique . Yves Peyré tente de renvoyer la faute à la compagne du poète.
V.N. - QUOTIDIEN : vendredi 21 décembre 2007
http://www.liberation.fr/culture/299463.FR.php
Suite au récit, paru hier dans Libération, de la compagne de René Char, révélant comment elle s’était résignée à mettre en vente à Drouot les archives de vingt années de vie commune avec le poète, après les avoir offertes en vain à la bibliothèque littéraire Jacques-Doucet, la ministre de la Culture Christine Albanel a exprimé son émotion en «déplorant cette perte pour le patrimoine». Le ministère de l’Education, qui a la tutelle de cette bibliothèque de l’Université de Paris, n’avait cependant pas réagi hier.
Contacté avant la parution de l’article, l’ancien directeur de Doucet s’explique aujourd’hui, en confirmant que cette donation avait été, en 2001, «facilement acceptée». Déménagé depuis à la bibliothèque Sainte-Geneviève, Yves Peyré souligne qu’une de ses collaboratrices est allée aider Anne Reinbold à inventorier ce fonds d’archives. Le fait n’est pas contesté, même si apparemment cette assistance a tourné court.
Yves Peyré reporte son échec sur l’imprévoyance d’un chauffeur-livreur qui aurait «oublié» d’aller chercher les cartons. Contrariée, et «amplifiant» cet incident au-delà du raisonnable, Anne Reinbold aurait alors annoncé que ses projets «étaient changés et défait les cartons». En dépit de «trois à quatre lettres envoyées en 2002 et en 2003 pour dissiper le malentendu et reprendre le fil d’une donation qui était précieuse», Yves Peyré assure n’avoir «pas une seule fois obtenu de réponse».
L’intéressé, qui n’est pas très sûr du nombre de courriers et se trompe de plusieurs années sur les dates, a dû garder une mémoire embrouillée des événements. Libération dispose d’une copie des courriers envoyés pendant des années par Anne Reinbold afin de concrétiser sa donation, et des réponses espacées, cavalières et dilatoires, du directeur de la bibliothèque, qui se plaint constamment d’être débordé dans son travail. Il a raison néanmoins de juger «cette histoire aussi triste que curieuse dans ses développements».
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